Intelligence artificielle : un tournant décisif pour le travail parlementaire
Théo Bourgoin-Verdier (coord)
Jeanne Bouligny, Arthur Doré et Ariane Forgues
L’intelligence artificielle (IA) est déjà une réalité du travail parlementaire. L’étude de la Fondation Jean-Jaurès, Une feuille de route pour intégrer l’IA au travail parlementaire, met en lumière l’ampleur d’une transformation largement engagée, mais encore insuffisamment encadrée par les institutions.
Fondée sur l’analyse de 239 offres d’emploi et d’un corpus de 1629 tâches caractéristiques du métier de collaborateur et collaboratrice parlementaire, l’étude révèle un constat central : 55% des tâches exercées par les équipes parlementaires sont automatisables à plus de 50% grâce à l’IA. Il s’agit notamment de missions de veille législative et médiatique, de gestion des sollicitations, d’organisation des agendas, de production de contenus de communication ou encore la rédaction de notes de synthèse.
Cette automatisation potentielle n’est pas théorique. Une enquête interne menée à l’Assemblée nationale auprès de 518 assistants et assistantes parlementaires montre que huit collaborateurs sur dix (80%) utilisent déjà l’IA dans leur travail, dont un sur deux quotidiennement et un sur trois au moins une fois par semaine. Ces usages massifs se développent pourtant dans un contexte paradoxal : aucune des grandes institutions parlementaires française ne propose aujourd’hui d’outil d’IA supervisé, sécurisé et pleinement intégré à leurs systèmes d’information.
Ce décalage fait peser plusieurs risques majeurs : exposition des données sensibles, dépendance à des outils grand public non maîtrisés, diffusion de biais algorithmiques, mais aussi creusement des inégalités entre les équipes disposant de ressources informelles et celles qui en sont privées. À l’inverse, une intégration maîtrisée de l’IA pourrait répondre à l’un des maux structurels du Parlement français : la faiblesse des moyens humains face à l’inflation législative et à l’intensification du travail parlementaire.
Notre étude montre que les gains de productivité permis par l’IA peuvent libérer du temps pour ce qui constitue le cœur du mandat parlementaire : l’analyse politique, la délibération, le contrôle de l’action publique et le lien direct avec les citoyens. Loin de remplacer les élus ou leurs équipes, l’IA, peut, si elle est correctement encadrée, augmenter la capacité d’action du Parlement.
Pour répondre à ces enjeux, la Fondation Jean‑Jaurès propose une feuille de route structurée autour de trois priorités : encadrer, outiller et intégrer.
– Encadrer, par la définition d’une doctrine d’emploi claire et partagée politiquement.
– Outiller, en proposant aux élus et à leurs équipes un accès sécurisé à des solutions d’IA adaptées à leurs besoins.
– Intégrer, enfin, en développant des outils institutionnels centrés sur les missions clés du travail parlementaire, notamment le suivi des travaux législatifs et la production d’amendements.
À l’heure où l’IA transforme en profondeur les métiers intellectuels, le Parlement constitue un cas d’école. La question n’est plus de savoir si l’IA sera utilisée, mais comment elle le sera. De la réponse apportée dépendront à la fois la qualité du travail législatif, la protection des données démocratiques et la confiance des citoyens dans leurs institutions.


