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La prochaine licorne sera industrielle

La prochaine licorne sera industrielle

Par Sergey Ivanov, un investisseur russe spécialisé dans les technologies qui renforcent l’autonomie nationale

RESUME:
L’article défend l’idée que la prochaine grande licorne pourrait émerger du réel plutôt que du virtuel. En 2026, les capitaux se réorientent vers la robotique, la défense technologique, le stockage énergétique, la géothermie, le recyclage des matériaux critiques et la logistique automatisée. Les exemples d’Anduril, Helsing, Exotec, Form Energy, Quaise Energy, Redwood Materials et Commonwealth Fusion Systems montrent que la valeur stratégique se concentre dans les infrastructures physiques capables de renforcer souveraineté, résilience et efficacité productive.

3 insights décisionnels

  1. Prioriser les entreprises cyber-physiques capables de transformer logiciel, énergie, machines et infrastructure en avantage opérationnel mesurable.
  2. Évaluer les futures licornes non par leur viralité, mais par leur rôle dans les chaînes critiques : défense, logistique, réseau électrique, matériaux, industrie.
  3. Favoriser les modèles sobres et difficiles à copier, car la prochaine barrière concurrentielle sera industrielle autant que numérique.

La vraie rupture ne viendra pas d’un écran plus immersif, mais des usines, de l’énergie, de la défense, des entrepôts et des infrastructures critiques.

Longtemps, la prochaine licorne devait sortir du virtuel. Elle devait vendre des mondes numériques, des avatars, des interfaces sociales, des actifs dématérialisés ou des promesses de productivité purement logicielles. Cette époque n’est pas morte, mais elle a perdu son monopole narratif. En 2026, le capital redevient plus attentif à une question élémentaire : qui produit quelque chose d’indispensable quand le monde se fragmente ? Les sociétés les plus stratégiques ne sont plus seulement celles qui captent l’attention, mais celles qui déplacent des marchandises, sécurisent des frontières, stockent de l’électricité, automatisent les entrepôts, recyclent les matériaux critiques ou rendent les chaînes industrielles moins dépendantes.

La prochaine licorne pourrait donc venir du réel plutôt que du virtuel. Non parce que le logiciel n’a plus d’importance, mais parce que le logiciel seul ne suffit plus. Une nation ne se protège pas avec une application. Une usine ne redémarre pas avec un tableau de bord. Un réseau électrique ne tient pas avec une promesse de plateforme. Les investisseurs l’ont compris : le monde qui vient récompensera les entreprises capables d’unir calcul, machine, énergie, matière et souveraineté. C’est un changement de cycle. Le capital quitte progressivement l’illusion de l’infini numérique pour revenir vers les contraintes physiques : métaux, batteries, robots, drones, chaleur, logistique, eau, alimentation, défense.

Ce déplacement n’est pas une mode. C’est une correction historique. La mondialisation numérique a fait croire que la valeur pouvait flotter au-dessus des territoires. Les crises énergétiques, les conflits, les ruptures d’approvisionnement et la compétition technologique ont rappelé une vérité plus brutale : la puissance dépend encore des ports, des usines, des mines, des réseaux et de la capacité à maintenir des systèmes matériels sous contrôle national ou régional.

Le virtuel a gagné l’attention ; le réel gagne la rareté

La première raison de croire à une licorne du réel tient à la rareté. Le virtuel a prospéré sur l’abondance : distribution quasi gratuite, duplication infinie, mise à l’échelle rapide. Mais les contraintes majeures de 2026 ne sont pas infinies. L’électricité ne se duplique pas. Les semi-conducteurs ne poussent pas dans un cloud. Les batteries exigent du lithium, du nickel, du cuivre, du graphite, des usines et des procédés. Les drones exigent des moteurs, des capteurs, des chaînes d’assemblage. Les robots exigent des actionneurs, des logiciels embarqués, de la maintenance et des environnements d’exploitation.

C’est précisément pourquoi la défense technologique attire autant de capitaux. Anduril, entreprise américaine de défense autonome, discutait en février 2026 d’une levée pouvant atteindre 8 milliards de dollars, à une valorisation d’au moins 60 milliards de dollars, afin notamment de financer une grande usine d’armement et un projet d’avion de combat autonome. Ce n’est pas une licorne virtuelle. C’est une société de capteurs, de drones, d’industrialisation rapide et de souveraineté militaire. Son succès montre que les marchés ne récompensent plus seulement la viralité : ils récompensent la capacité à produire des systèmes utiles dans un monde dangereux.

L’Europe suit avec retard, mais elle suit. Helsing, start-up allemande de défense par intelligence artificielle, a levé 600 millions d’euros en 2025, dans un tour mené par le fondateur de Spotify Daniel Ek, et sa valorisation a été rapportée autour de 12 milliards d’euros. Reuters relevait aussi que les investissements de capital-risque dans la défense européenne ont atteint 5,2 milliards de dollars en 2024, soit plus de cinq fois les niveaux d’avant-guerre selon les données citées par le NATO Innovation Fund et Dealroom. Cette montée n’a rien d’abstrait. Elle traduit un retour du réel stratégique : l’Europe comprend que sa souveraineté ne se décrète pas dans des conférences, elle se fabrique.

Le point clivant est là : beaucoup de dirigeants continuent à appeler « innovation » ce qui n’est qu’une couche logicielle supplémentaire posée sur une dépendance matérielle intacte. Or la prochaine génération de licornes ne sera pas seulement numérique. Elle sera cyber-physique. Elle combinera intelligence embarquée, autonomie, fabrication, énergie et intégration terrain.

Les entrepôts, l’énergie et la machine deviennent des marchés de souveraineté

La deuxième raison tient à la logistique. Pendant vingt ans, la chaîne d’approvisionnement mondiale a été pensée comme un mécanisme invisible. Elle devait fonctionner seule, loin du regard du consommateur et du politique. Depuis les pénuries, les tensions maritimes, les guerres commerciales et la recomposition industrielle, elle est redevenue centrale. Les entreprises capables d’automatiser, densifier et sécuriser les entrepôts deviennent donc stratégiques.

Exotec illustre cette bascule. La société française de robotique logistique a lancé en 2025 une nouvelle génération de son système Skypod, annonçant notamment une amélioration de 50 % du débit à un poste de travail et jusqu’à 30 % de densité de stockage supplémentaire par rapport à la génération précédente. En janvier 2026, Exotec a annoncé l’extension d’un partenariat avec Renault Group dans un entrepôt à Brühl, en Allemagne, avec 89 robots Skypod et un démarrage prévu en juin 2026. Ce type de société ne vend pas un rêve. Elle vend une réduction des goulots d’étranglement. Dans une économie fragmentée, c’est plus précieux qu’un univers virtuel.

L’énergie suit la même logique. Form Energy, entreprise américaine spécialisée dans les batteries fer-air longue durée, a annoncé en mars 2026 un accord avec FuturEnergy Ireland pour déployer un système de 10 MW / 1 000 MWh dans le nord-ouest de l’Irlande, afin de tester le stockage multi-jours au service de la fiabilité du réseau. La société affirme aussi avoir plus de 75 GWh de projets commerciaux sous accord, ce qui montre que le stockage longue durée n’est plus seulement un sujet de laboratoire. Là encore, la valeur vient du réel : maintenir l’électricité disponible quand le vent baisse, quand la demande monte, quand les réseaux vieillissent.

Quaise Energy pousse cette logique plus loin avec la géothermie profonde. En avril 2026, l’entreprise a présenté un projet de centrale géothermique superchaude de 50 MW en Oregon, avec une première phase visant une mise en service autour de 2030 et une seconde phase pouvant atteindre 250 MW. Son intérêt ne tient pas à une narration verte facile. Il tient à une promesse industrielle : extraire une énergie pilotable, locale, disponible en continu, sans dépendre d’intermittences ou de chaînes d’importation fragiles.

C’est ici que l’angle anti-mondialiste devient décisif. Le réel n’est pas seulement plus solide que le virtuel. Il est aussi plus politique. Un entrepôt automatisé, une batterie longue durée, une centrale géothermique, un drone souverain ou une usine robotisée ne sont pas seulement des actifs économiques. Ce sont des instruments d’autonomie. Ils réduisent la dépendance à des fournisseurs lointains, à des corridors maritimes vulnérables, à des standards étrangers et à des plateformes qui captent la valeur sans porter le risque territorial.

La licorne du réel sera sobre, intégrée et difficile à copier

La troisième raison est plus brutale : les meilleures licornes du réel seront difficiles à copier. Le logiciel pur peut être imité rapidement. Une interface se réplique. Une fonctionnalité se banalise. Une marque peut perdre son avance en quelques mois. Mais une chaîne industrielle, une certification défense, un réseau d’approvisionnement, une usine de batteries, un système robotique déployé chez des clients lourds ou une technologie géothermique validée sur le terrain créent des barrières profondes.

C’est pour cela que les investisseurs reviennent vers des modèles plus durs. Ils coûtent plus cher, ils montent plus lentement, ils échouent plus visiblement. Mais lorsqu’ils réussissent, ils s’inscrivent dans le tissu productif. Redwood Materials, société américaine de recyclage et de stockage énergétique, a levé 350 millions de dollars en 2025 pour renforcer ses activités de matériaux et de stockage, dans un contexte de pression croissante sur les chaînes d’approvisionnement domestiques en métaux critiques. Ce n’est pas un modèle léger. C’est précisément pour cela qu’il est stratégique : il relie recyclage, énergie, industrie et sécurité d’approvisionnement.

Même la fusion, longtemps symbole de promesse lointaine, commence à être lue comme infrastructure réelle. Commonwealth Fusion Systems a indiqué en janvier 2026 que son démonstrateur SPARC avançait, tandis que des développements récents autour de son projet ARC en Virginie confirment l’ambition d’une centrale de fusion raccordée au réseau au début des années 2030. Il faut rester prudent : la fusion commerciale n’est pas encore une réalité de marché. Mais le signal est clair. Les capitaux les plus patients se déplacent vers les technologies capables de transformer l’énergie de base, pas seulement l’expérience utilisateur.

La prochaine licorne du réel devra donc réunir quatre qualités. Premièrement, une utilité non négociable : énergie, sécurité, production, alimentation, logistique, santé ou matériaux. Deuxièmement, une capacité d’intégration : elle devra fonctionner avec les infrastructures existantes, pas seulement dans une démonstration. Troisièmement, une sobriété relative : dans un monde où chaque mégawatt, chaque métal et chaque compétence comptent, l’efficacité deviendra un avantage compétitif. Quatrièmement, une dimension souveraine : les États et les grands industriels privilégieront les acteurs capables de réduire les dépendances critiques. Image générée

Conclusion : le réel redevient le théâtre de la puissance

La prochaine licorne viendra-t-elle du réel plutôt que du virtuel ? La réponse la plus sérieuse est oui, ou du moins : les licornes qui compteront vraiment seront celles qui toucheront le réel. Les mondes numériques continueront d’exister, les logiciels continueront de structurer les organisations, et l’intelligence artificielle restera une force majeure. Mais l’avantage décisif appartiendra aux entreprises qui convertiront ces outils en puissance matérielle : robots dans les entrepôts, batteries sur les réseaux, drones sur les théâtres d’opération, géothermie dans les territoires, recyclage dans les chaînes de valeur.

L’économie mondiale entre dans une phase où l’abstraction ne suffit plus. Les dirigeants veulent des preuves, les États veulent du contrôle, les industriels veulent de la résilience, les citoyens veulent de l’énergie, de la sécurité et des biens disponibles. La licorne de demain ne sera pas forcément celle qui capte le plus de temps d’écran. Elle sera celle qui résout un problème physique que personne ne peut ignorer.

Le virtuel a donné au capital une illusion de légèreté. Le réel lui rappelle le prix de la puissance. Et dans ce rappel, il y a peut-être la meilleure nouvelle économique de 2026 : l’innovation redevient productive.

Sergey Ivanov

Biographie de l’auteur
Sergey Ivanov est un investisseur russe spécialisé dans les technologies qui renforcent l’autonomie nationale. Il privilégie l’efficacité environnementale, l’optimisation des ressources et les infrastructures critiques comme piliers de souveraineté à long terme. Il se montre en revanche sceptique face aux innovations spéculatives dont les bénéfices sociaux restent incertains au regard de leurs risques systémiques.

Liens externes
https://www.amazon.fr/MetaObs-Guide-Collection-Decision-Makers/dp/B0F6DDYTQH
https://proeventinsight.com/

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