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De Taylor Swift à Michael Jackson, l’urgence d’un cadre souverain pour l’identité numérique face à l’IA

Par Francis Lelong, CEO d’Alegria.group et co-fondateur de Sarenza.

L’initiative de l’artiste Taylor Swift de faire breveter son empreinte vocale aux États-Unis ne doit pas être perçue comme une simple stratégie d’autodéfense d’une popstar. Elle constitue, en réalité, un signal politique majeur qui interpelle nos régulateurs : comment garantir l’intégrité de l’identité humaine face à la force de frappe de l’intelligence artificielle générative ? La voix et l’image ne sont plus seulement des attributs de la personnalité ; elles deviennent des actifs numériques stratégiques et, par extension, vulnérables. Si le droit américain privilégie une approche patrimoniale par le brevet, le cadre européen, fondé sur le RGPD et le droit d’auteur, doit désormais se doter d’outils opérationnels face aux enjeux de la « résurrection numérique ». L’usage croissant de clones vocaux pour des personnalités disparues, de Michael Jackson à Maria Callas, pose une question de fond sur notre capacité à sanctuariser l’éthique de la mémoire face à l’appétit de rendement des marchés.

Le risque de la vassalisation et la perte de contrôle identitaire 

Nous observons aujourd’hui une déconnexion entre la vélocité de l’innovation technique et la réactivité de nos cadres de régulation. Faute de standards souverains d’authentification, nous risquons de déléguer par défaut la gestion de nos actifs identitaires à des acteurs technologiques tiers. Pour nos industries créatives et nos entreprises, l’enjeu est d’éviter l’émergence d’un marché gris, dicté par des pratiques non régulées où l’exploitation sauvage de la donnée biométrique précéderait systématiquement le droit. Il est donc impératif que les pouvoirs publics et les acteurs de l’écosystème Tech collaborent pour définir une véritable doctrine de la souveraineté numérique, capable de protéger l’individu sans entraver le progrès.

Vers une gouvernance éthique des actifs numériques 

Ce plaidoyer repose sur une vision intégrée de la régulation, conciliant sécurité et agilité. Il convient d’imposer des protocoles d’identification stricte pour toute exploitation de l’identité numérique à des fins commerciales, s’inspirant des modèles de certification les plus rigoureux. Parallèlement, un cadre législatif spécifique à la gestion des actifs post-mortem doit être structuré pour prévenir l’exploitation abusive des catalogues sans consentement éthique préalable des ayants droit. Enfin, l’acculturation des dirigeants et des décideurs publics aux enjeux de la gouvernance des données doit devenir une priorité régalienne. Il s’agit de transformer l’intelligence artificielle d’un risque pour la propriété intellectuelle en un levier de croissance sécurisé et pérenne.

La souveraineté numérique comme bouclier de notre héritage 

La France, terre d’innovation et de tradition juridique, dispose d’une opportunité historique pour porter ce débat à l’échelle européenne. La souveraineté numérique ne se gagnera pas uniquement sur le terrain de la puissance de calcul, mais sur notre aptitude collective à ériger un cadre protecteur pour ce que nous avons de plus singulier : notre identité. En instaurant des barrières éthiques et techniques robustes, nous assurerons que la technologie demeure un outil au service du génie humain, et non un instrument de déshumanisation des talents. Il est temps d’agir pour que les avatars numériques ne deviennent pas les pilleurs de nos héritages culturels futurs.

De Taylor Swift à Michael Jackson, l’IA vole nos voix, clone nos visages et ressuscite nos morts sans demander la permission

Par Francis Lelong – CEO d’Alegria.group, co-fondateur de Sarenza

Le 24 avril 2026, Taylor Swift a déposé aux États-Unis trois demandes de marque pour protéger son empreinte vocale et son image contre les usages non consentis de l’IA. Réflexe d’artiste milliardaire surprotégée? Non, c’est un signal d’alarme mondial. Quand l’une des artistes les plus populaires de la planète doit déposer sa voix comme marque pour se protéger, c’est que la menace a changé de nature. L’intelligence artificielle générative permet désormais de cloner une voix en quelques secondes, de générer une image à l’identique et de faire tenir à un individu des propos ou une prestation qu’il n’a jamais tenus. Le problème est qu’ aujourd’hui, les cadres juridiques qui devaient nous protéger datent d’avant l’ère du deep fake.

La voix et l’image ne sont plus seulement des attributs de la personnalité, elles sont devenues des actifs exploitables, cessibles et contrefaisables.

La mort n’est plus une protection

Le cas des artistes disparus révèle l’angle mort de nos droits. Maria Callas chante à nouveau, et Michael Jackson sort de nouveaux morceaux. Ces « résurrections » génèrent du chiffre d’affaires, alimentent des plateformes, et se font le plus souvent sans consentement préalable des ayants droit ou en exploitant des contrats signés à une époque où nul n’imaginait ce scénario. La question n’est plus de savoir si la technologie le permet mais qui décide? À quelles conditions? Avec quelle traçabilité? À date, les plateformes décident, les ayants droit se plaignent et les tribunaux tranchent après des années de procédures. 

Le RGPD ne suffit plus

L’Europe dispose d’un avantage structurel avec un droit de la donnée biométrique parmi les plus stricts au monde, une culture juridique du droit à l’image, et l’AI Act entré en vigueur en 2024. Ces dispositifs ont été pensés pour protéger les vivants contre l’exploitation de leurs données mais ne couvrent pas la « résurrection numérique« , ni le clonage vocal à des fins commerciales, ni la cession d’identité post-mortem à des tiers. Faute d’un cadre opérationnel, nous sommes en train de déléguer par défaut la gestion des identités numériques,  vivants ou décédés, à des acteurs dont le siège social est à San Francisco ou à Pékin, et dont le modèle économique repose précisément sur l’exploitation sauvage de ces données.

Trois mesures concrètes à inscrire à l’agenda européen

Première mesure, la création d’un registre européen des identités numériques protégées. Toute exploitation commerciale d’une empreinte vocale, faciale ou corporelle doit faire l’objet d’un enregistrement préalable et d’un consentement explicite, y compris pour les personnes décédées depuis moins de 70 ans. Deuxième mesure, l’instauration d’un droit post-mortem d’opposition transmissible aux héritiers. Sur le modèle du droit moral en droit d’auteur, les ayants droit doivent disposer d’un outil juridique permettant d’interdire ou d’encadrer toute « résurrection numérique » sans accord préalable. Troisième mesure, la mise en place d’une responsabilité renforcée des plateformes distributrices. Tout contenu généré par IA impliquant l’identité d’un tiers doit être labellisé, tracé, et soumis à une présomption de responsabilité de la plateforme, à charge pour elle de prouver le consentement.

La France a une opportunité historique de porter ce chantier à l’échelle européenne. Non par romantisme souverainiste, mais parce qu’elle dispose d’une tradition juridique et d’une industrie culturelle qui ont tout à perdre dans un marché non régulé. La souveraineté numérique ne se gagne pas uniquement en subventionnant des data centers mais se construit d’abord dans des textes de loi adaptés à leur temps. Chaque mois sans cadre est un mois où des acteurs privés extra européens fixent les règles à notre place.

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