
Par Nejma Travaglini, experte en psychologie cognitive et CEO de Nolej
Ce que l’algorithme ne peut pas faire à votre place
L’IA nous promet l’émancipation. Chaque citoyen devient traducteur, codeur, graphiste ou auto-entrepreneur efficace et affranchi. Le prix de cette autonomie est la destruction méthodique des petites interdépendances qui font tenir une société. Car ce n’est pas la grande solidarité nationale ou les institutions qui fabriquent le contrat social, ce sont les rapports, aussi petits soient-ils, du quotidien. Le collègue qu’on doit convaincre, le prestataire avec lequel on négocie ou le voisin qu’on ne peut pas éviter. Ces micro-obligations à l’autre sont, anthropologiquement, le moteur de toute coopération humaine. L’IA les supprime peu à peu, occupant l’espace vacant de nos solitudes en offrant ce que l’humain ne peut pas garantir, telle qu’une disponibilité permanente, un jugement de valeur inexistant et une simulation parfaite de l’empathie. Pourquoi s’infliger le coût d’une relation humaine complexe, changeante et décevante quand la machine est plus commode que l’altérité ? L’IA crée une interdépendance systémique à l’échelle mondiale et détruit, dans le même mouvement, les petites interdépendances locales qui constituent le vrai ciment du contrat social.
La défiance se fabrique dans l’isolement social
Ce glissement n’est pas qu’un sujet de philosophie sociale car il a des conséquences politiques directes que les autorités publiques tardent à nommer clairement. Quand les individus cessent de faire l’expérience physique et quotidienne du collectif, l’idée même de bien commun s’effondre. La défiance généralisée que nous observons envers les institutions, les experts et les médias n’est pas seulement l’effet de la désinformation mais le symptôme d’une population qui a perdu l’habitude de composer avec l’autre. On ne fait plus confiance à ce qu’on ne fréquente plus. Dans le même temps, la valeur économique produite par ces nouvelles formes d’autonomie est capturée par une poignée de géants technologiques extra-européens. La société française gagne en efficacité individuelle et perd en ancrage collectif, ce qui est un désastre silencieux.
Faire société ne doit pas être dicté par la productivité
La réponse à cette crise ne viendra pas d’un chauvinisme technologique car opposer des IA françaises à des IA américaines ne règle rien. Elle viendra de la capacité à mesurer ce que nous détruisons, et à décider collectivement ce que nous voulons protéger. Face à une population atomisée, repliée dans des bulles algorithmiques fermées, l’État sera contraint d’accentuer son rôle pour compenser l’effondrement du lien. Ce n’est pas une trajectoire inéluctable mais un choix politique que nous n’avons pas encore fait consciemment. La véritable souveraineté ne se mesure pas en parts de marché technologique mais à la capacité d’une société à maintenir vivante l’expérience de l’autre. Nous avons optimisé l’individu au détriment du collectif. Nous sommes en train de le sacrifier, en silence, sur l’autel de la commodité. Ce n’est pas un accident technologique mais un renoncement collectif que nous avons choisi par confort et que nous pouvons encore décider d’arrêter.





