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Intelligence artificielle : vers une société où le travail devient un choix ?

Par Navidh Mansoor

En envisageant un avenir où le travail serait facultatif, Elon Musk pose une question qui dépasse l’emploi : comment organiser une société dans laquelle les machines produiraient une part croissante des richesses ? Derrière l’automatisation se dessine une transformation de la rémunération, de la propriété et de la place que chacun occupe dans la collectivité.

« Le modèle des 200 dernières années (je te paie un salaire en échange de ton temps et de tes efforts) approche de la ligne d’arrivée… L’intelligence artificielle va engloutir la majorité des emplois routiniers, et payer pour des heures travaillées perdra tout son sens ! »

Cette formulation est conservée à l’identique. Son attribution exacte à Elon Musk n’a pas pu être authentifiée ; l’article s’appuie sur ses prises de position documentées.

La formule frappe parce qu’elle touche au cœur du contrat social : consacrer une partie de sa vie au travail pour accéder à un revenu, à une protection et à une reconnaissance. L’intelligence artificielle pourrait progressivement modifier cet équilibre, en permettant de produire certains biens et services avec moins de travail humain. Le changement dépasse alors la concurrence entre une personne et une machine : il concerne la manière dont une société distribue les ressources et donne un sens à l’activité humaine.

Elon Musk imagine un travail libéré de l’obligation économique

Le 19 novembre 2025, au forum d’investissement américano-saoudien, Elon Musk envisage un horizon de dix à vingt ans dans lequel travailler deviendrait facultatif. Il compare cette activité au jardinage : certains cultivent leurs légumes par plaisir alors qu’ils pourraient les acheter. À VivaTech, en mai 2024, il avait déjà évoqué la possibilité d’un revenu universel élevé, associé aux progrès de l’IA. Il s’agit d’une projection, dont le calendrier et les conditions de réalisation restent incertains. Elon Musk Archive

L’intérêt de cette vision tient au renversement qu’elle propose. Aujourd’hui, la question posée à chacun est largement celle de son utilité sur le marché du travail. Dans le scénario de Musk, elle deviendrait celle des activités auxquelles chacun souhaiterait consacrer son existence, une fois ses besoins matériels assurés. La liberté de travailler prendrait alors un sens différent de la liberté de choisir son employeur.

Cette perspective invite à distinguer trois réalités souvent confondues : l’emploi rémunéré, le travail comme effort organisé et la contribution à la société. Éduquer, accompagner un proche, créer ou participer à la vie collective conserverait sa valeur dans un monde où certaines productions seraient automatisées. La disparition éventuelle de la nécessité de vendre son temps ne signifierait donc pas celle du désir d’agir.

Le temps passé pourrait perdre sa place centrale dans la rémunération

La transformation peut commencer bien avant l’hypothétique disparition de l’emploi. En mai 2025, l’Organisation internationale du travail et le NASK estiment qu’un emploi sur quatre dans le monde appartient à une profession potentiellement exposée à l’IA générative. Leur conclusion privilégie la transformation des métiers plutôt que leur remplacement intégral : l’exposition technologique ne constitue pas une prévision de suppressions de postes. International Labour Organization

Prenons un exemple hypothétique : un professionnel réalise avec l’IA, en deux heures, une analyse qui lui demandait auparavant deux jours. Si la qualité est maintenue, quelle part de sa rémunération devrait dépendre du temps consacré, de l’expertise mobilisée ou du résultat obtenu ? Cette question concerne aussi bien les prestations intellectuelles que l’organisation des équipes.

L’enjeu managérial consiste à reconnaître le jugement, la responsabilité et la pertinence de la décision. Une organisation qui mesure uniquement la présence pourrait mal apprécier cette nouvelle productivité. Mais rémunérer exclusivement au résultat peut aussi transférer sur les personnes des risques qu’elles ne maîtrisent pas. Le défi sera de construire des critères qui valorisent la contribution sans rendre invisibles la coopération, la disponibilité et le travail nécessaire à la qualité.

La propriété des systèmes devient une question de société

L’analyse de Musk conduit à une interrogation économique décisive : qui possédera les moyens de produire cette abondance ? Le FMI soulignait dès janvier 2024 que les gains de productivité liés à l’IA pourraient augmenter les rendements du capital et accentuer les inégalités de richesse. Une technologie plus performante ne détermine donc pas, à elle seule, une distribution plus équitable de ses bénéfices. imf.org

L’hypothèse est simple : si une activité nécessite moins d’heures humaines, la valeur pourrait se déplacer vers ceux qui contrôlent les logiciels, les infrastructures, les marques ou les canaux de distribution. Ce déplacement reste une possibilité économique, dont l’ampleur dépendra notamment de la concurrence et des choix d’organisation. Il oblige toutefois à réfléchir à l’accès à la propriété productive.

Pour un indépendant ou une petite entreprise, cela peut prendre une forme concrète : transformer une expertise en formation, en service numérique ou en outil réutilisable. Pour les salariés, la question ouvre le débat sur la participation aux gains de productivité et l’accès au capital. À l’échelle collective, elle concerne le financement des protections et le partage des richesses. L’automatisation pourrait ainsi accroître l’autonomie de certains tout en renforçant la dépendance d’autres.

Les actifs numériques demandent une stratégie, même avec l’IA

L’équation « public cible, produit numérique, distribution » offre une piste entrepreneuriale cohérente. Un savoir peut être organisé en service, diffusé à plusieurs clients et amélioré avec l’aide de l’IA. Cette démarche peut réduire la dépendance exclusive aux heures facturées. Elle prolonge, à une échelle accessible, la réflexion sur les moyens de production.

Elle ne démontre cependant aucune promesse de revenu automatique. Ni l’intervention de Musk citée ici ni les études mobilisées n’établissent qu’une activité numérique pilotée par l’IA rapporterait 10 000 dollars par mois. Dans son intervention de novembre 2025, Musk souligne d’ailleurs qu’un travail considérable reste nécessaire pour atteindre l’avenir qu’il imagine. Elon Musk Archive

Un produit doit répondre à une demande réelle, avec un prix acceptable et une distribution efficace. Son exploitation implique aussi de contrôler la qualité, d’entretenir la relation client et de maîtriser ses coûts. Lorsque les outils facilitent la production pour tous, l’avantage peut se déplacer vers une expertise distinctive et une confiance durable. Construire un actif numérique revient alors à organiser une activité économique capable de durer ; l’automatisation en facilite certaines opérations sans en garantir le succès.

L’apprentissage doit préparer à concevoir et à juger

La recomposition des compétences apparaît déjà dans les recherches sur le recrutement. Une note de discussion publiée par des chercheurs du FMI en janvier 2026 indique qu’environ une offre d’emploi sur dix, dans les économies avancées étudiées, demande au moins une compétence nouvelle au sens de leur méthodologie. Ces compétences dépassent l’IA, même si l’informatique et l’intelligence artificielle y occupent une place importante. imf.org

Cette évolution invite à revoir l’objectif de la formation. Apprendre un outil reste utile, mais insuffisant lorsque ses fonctions changent rapidement. Il faut aussi savoir formuler un problème, apprécier la fiabilité d’une réponse et décider de ce qui mérite d’être automatisé. L’expertise métier devient le moyen de diriger la technologie et d’en évaluer les limites.

La transmission de cette expertise pose un problème particulier. Si les tâches simples sont confiées aux machines, comment les débutants acquerront-ils l’expérience qui prépare aux décisions complexes ? Les entreprises devront imaginer des parcours où l’IA soutient l’apprentissage, avec de la pratique et un retour critique. Préparer l’avenir du travail suppose ainsi de préserver les conditions dans lesquelles se construisent le discernement et l’autonomie.

Une société plus libre dépendra du partage du temps gagné

À VivaTech en 2024, l’horizon évoqué par Musk associait le changement du travail à la possibilité d’un revenu universel élevé. Cette association est essentielle : pouvoir choisir de travailler suppose de disposer des moyens de vivre. L’abondance productive et la sécurité matérielle individuelle ne sont pas équivalentes. Leur articulation exige des institutions et des décisions collectives. vivatech.com

Plusieurs orientations méritent donc d’être discutées : réduction du temps de travail, formation continue, participation aux bénéfices, accès élargi aux actifs productifs ou nouvelles formes de soutien au revenu. Aucune ne découle automatiquement des progrès techniques. Le choix porte sur la destination du temps économisé : produire toujours davantage, améliorer les services ou libérer une part de la vie pour d’autres engagements.

Le travail pourrait conserver une place majeure, tout en cessant d’être la mesure dominante de la valeur d’une personne. Une société capable de produire avec moins d’effort contraint aurait alors à mieux reconnaître le soin, la création et la transmission. La portée de l’intuition d’Elon Musk se situe là : elle nous oblige à penser les finalités de l’économie. Le progrès se mesurera aussi à la liberté que chacun gagnera pour décider de son temps.

Sources

  • Elon Musk, intervention au US-Saudi Investment Forum, 19 novembre 2025, transcription consultée sur Elon Musk Archive.
  • Viva Technology, VivaTech 2024 Day Two Digest, 23 mai 2024.
  • OIT–NASK, Generative AI and Jobs: A Refined Global Index of Occupational Exposure, 2025.
  • FMI, Kristalina Georgieva, AI Will Transform the Global Economy. Let’s Make Sure It Benefits Humanity., 2024.
  • FMI, Jaumotte et autres, Bridging Skill Gaps for the Future: New Jobs Creation in the AI Age, janvier 2026.

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