Le coût caché du métaverse
L’énergie décidera des gagnants plus sûrement que les casques
Par David Mokoena, ancien dirigeant d’entreprise sud-africain spécialisé dans la stratégie industrielle à long terme.
Lorsque le métaverse est devenu un sujet mondial, le débat s’est rapidement concentré sur les casques de réalité virtuelle, les univers immersifs et les nouveaux usages numériques. Cette approche a masqué une réalité beaucoup plus fondamentale. Aucun environnement virtuel n’existe sans une infrastructure physique considérable : centres de données, réseaux de télécommunications, semi-conducteurs, équipements de refroidissement, métaux critiques et, surtout, énergie. L’avenir du métaverse ne dépendra donc pas principalement de la qualité des expériences immersives proposées aux utilisateurs. Il dépendra de la capacité des économies à produire une puissance de calcul abondante, fiable et soutenable. C’est pourquoi je reste sceptique face aux discours présentant le métaverse comme une simple évolution des usages numériques. Il s’agit d’abord d’un défi industriel dont les conséquences toucheront directement les coûts de production, la compétitivité des entreprises et la sécurité énergétique des États.
Le métaverse est une industrie énergétique avant d’être une industrie numérique
Chaque interaction immersive mobilise une chaîne technique complexe. Les images tridimensionnelles doivent être calculées en permanence, les mouvements des utilisateurs synchronisés avec une très faible latence, les modèles d’intelligence artificielle exécutés en temps réel et les données stockées dans des infrastructures capables d’assurer une disponibilité quasi continue. Pris isolément, chacun de ces traitements paraît anodin. Additionnés à l’échelle de millions d’utilisateurs et d’entreprises, ils représentent une consommation énergétique considérable.
Cette réalité devient encore plus visible avec l’intégration croissante de l’intelligence artificielle dans les environnements immersifs. Les assistants virtuels, les agents autonomes, les traductions instantanées, les simulations industrielles ou les jumeaux numériques sollicitent des ressources de calcul bien supérieures à celles des applications numériques traditionnelles. Le coût marginal d’une expérience immersive n’est donc pas seulement celui du matériel utilisé par l’utilisateur. Il comprend également l’ensemble des infrastructures invisibles qui fonctionnent en arrière-plan.
Pour cette raison, je considère que le véritable marché du métaverse ne sera pas uniquement celui des logiciels. Il sera aussi celui de l’électricité, des infrastructures de calcul et des ressources critiques nécessaires à leur fonctionnement.
La question des ressources dépasse largement les émissions de carbone
Le débat public associe souvent la sobriété numérique à la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Cette préoccupation est légitime, mais elle ne résume pas le problème. Construire une économie immersive implique également une demande accrue en cuivre, en terres rares, en lithium, en nickel, en silicium de haute qualité et en équipements électroniques dont les chaînes d’approvisionnement restent fortement concentrées.
Cette dépendance crée une vulnérabilité stratégique. Une entreprise peut parfaitement développer une plateforme innovante tout en restant dépendante de composants, de matériaux ou d’infrastructures produits à l’autre bout du monde. Les tensions géopolitiques récentes ont rappelé combien ces dépendances pouvaient fragiliser les chaînes industrielles. Dans ce contexte, la sécurité énergétique et la disponibilité des ressources deviennent des facteurs de compétitivité au même titre que les compétences numériques.
Je me méfie des discours qui présentent les technologies immersives comme intrinsèquement durables parce qu’elles permettraient de réduire certains déplacements ou de remplacer des infrastructures physiques. Ces bénéfices existent dans certains cas, notamment pour la formation à distance, la maintenance assistée ou les simulations industrielles. Mais ils ne doivent pas masquer les coûts matériels nécessaires au fonctionnement permanent de ces plateformes. Une innovation n’est durable que si son bilan global est favorable, et non parce qu’elle dématérialise une partie des usages.
Les entreprises devront arbitrer entre performance et sobriété
Les dirigeants de PME et d’ETI seront rapidement confrontés à une question très concrète : toutes les applications immersives créent-elles suffisamment de valeur pour justifier leur coût énergétique et opérationnel ? La réponse sera souvent négative. Les projets qui survivront seront ceux dont le retour sur investissement est clairement démontré.
Dans l’industrie, les jumeaux numériques capables de réduire les arrêts de production ou d’optimiser la maintenance pourront justifier leur consommation de calcul. Dans la formation, des environnements immersifs limitant les erreurs ou les déplacements pourront produire des gains mesurables. En revanche, les usages essentiellement promotionnels ou expérimentaux auront davantage de difficultés à résister lorsque les entreprises intégreront le coût complet des infrastructures, des licences, de la cybersécurité et de l’énergie.
Cette évolution favorisera une approche plus sélective de l’innovation. Pendant plusieurs années, beaucoup d’organisations ont cherché à expérimenter le métaverse pour des raisons d’image. Demain, elles devront démontrer une création de valeur tangible. Cette maturation est saine. Elle rapproche les technologies immersives des critères économiques appliqués à n’importe quel investissement industriel.
La souveraineté énergétique devient une condition de la souveraineté numérique
Il existe une idée que je juge encore insuffisamment prise en compte : une nation qui dépend entièrement d’infrastructures énergétiques fragiles ne pourra jamais prétendre maîtriser durablement son avenir numérique. Les centres de données, les réseaux de télécommunications et les plateformes d’intelligence artificielle ne fonctionnent pas indépendamment des systèmes électriques. Ils en constituent désormais l’un des principaux débouchés.
Cette convergence oblige les décideurs publics à penser ensemble des politiques longtemps séparées. Les investissements dans les réseaux électriques, le stockage d’énergie, les capacités de production bas carbone ou les interconnexions internationales influencent directement la compétitivité future des industries numériques. De la même manière, les stratégies relatives aux minerais critiques ne relèvent plus uniquement de la politique minière. Elles participent désormais de la politique numérique.
Pour les entreprises, cette évolution implique une vigilance nouvelle dans le choix des fournisseurs. La localisation des centres de données, l’origine de l’électricité consommée, la résilience des infrastructures et la disponibilité des composants deviendront progressivement des critères de sélection aussi importants que le prix ou les performances techniques.
Le métaverse durable sera un choix industriel avant d’être un choix technologique
Je ne crois pas à l’opposition simpliste entre un métaverse « vert » et un métaverse « extractif ». Toute infrastructure numérique mobilise des ressources. La véritable question consiste à déterminer si ces ressources produisent suffisamment de valeur économique, sociale et industrielle pour justifier leur mobilisation.
Les entreprises qui réussiront cette transition ne seront probablement pas celles qui investiront le plus rapidement dans les environnements immersifs. Elles seront celles qui intégreront dès le départ les contraintes énergétiques, les risques liés aux chaînes d’approvisionnement et les exigences de résilience dans leur stratégie d’innovation. Elles comprendront que la sobriété ne consiste pas à renoncer aux technologies émergentes, mais à concevoir des infrastructures capables d’offrir davantage de valeur avec moins de ressources.
L’avenir du métaverse sera donc décidé moins par les fabricants de casques que par ceux qui construiront les réseaux électriques, les centres de données, les capacités de calcul et les chaînes industrielles permettant de les alimenter durablement. Dans cette économie, l’énergie cesse d’être un simple coût d’exploitation. Elle devient l’actif stratégique qui conditionnera la compétitivité de toute l’industrie numérique.
À propos de l’auteur
David Mokoena est un ancien dirigeant d’entreprise sud-africain spécialisé dans la stratégie industrielle de long terme. Ses analyses portent sur les ressources critiques, la sécurité énergétique et les infrastructures qui soutiennent les transformations technologiques. Il privilégie une approche économique fondée sur la résilience industrielle plutôt que sur les effets d’annonce.
Sources
- Agence internationale de l’énergie (AIE) – analyses sur la consommation énergétique des centres de données et de l’intelligence artificielle.
- International Energy Agency, Electricity 2025 et travaux sur la croissance de la demande électrique liée au numérique.
- Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA) – études sur les ressources critiques nécessaires à la transition numérique et énergétique.
- Banque mondiale – rapports sur les minerais critiques et les chaînes d’approvisionnement des technologies émergentes.



