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Peut-on encore créer de la confiance sans intermédiaires ?

Par Jean Sobreterre — Le jancovisite


Introduction — La confiance a un coût physique

La question de la confiance sans intermédiaires est souvent posée comme un problème purement technologique. La blockchain permettrait de s’en affranchir, en remplaçant les institutions par des protocoles, les humains par des machines, les organisations par des réseaux distribués.

Mais cette vision oublie un point essentiel : toute infrastructure de confiance repose sur des ressources physiques. Derrière chaque transaction validée, il y a des serveurs, des centres de données, des réseaux, de l’énergie et de la maintenance. Rien n’est immatériel. La blockchain ne supprime pas les intermédiaires, elle les déplace vers des infrastructures techniques dont le coût énergétique et matériel est loin d’être négligeable.

Avant de se demander si l’on peut se passer d’intermédiaires, il faudrait déjà se demander combien coûte réellement leur remplacement, et si ce coût est soutenable dans un monde contraint par ses ressources.


I — La blockchain remplace des institutions… par des machines

L’argument central de la blockchain est connu : plus besoin de tiers de confiance, le protocole garantit l’intégrité des transactions. Dans les faits, ce protocole repose sur une infrastructure lourde.

Prenons le cas de Solana. Souvent présentée comme plus rapide et plus efficace que les premières générations de blockchain, elle nécessite néanmoins des machines puissantes pour faire fonctionner ses nœuds validateurs. Cette exigence technique limite de facto la participation à des acteurs capables d’investir dans du matériel performant et une connectivité stable.

Autre exemple, Polygon, qui vise à améliorer l’efficacité des transactions en s’appuyant sur des couches supplémentaires. Si l’intention est de réduire les coûts et la consommation, cela ajoute en réalité des niveaux d’infrastructure, donc de complexité et de dépendance technique.

Dans tous les cas, la logique reste la même : on remplace une institution humaine — une banque, un notaire — par un système industriel. La confiance ne disparaît pas, elle change simplement de support, et ce support est matériel.


II — Des intermédiaires invisibles, mais bien réels

Le discours de désintermédiation masque une réalité plus concrète : de nouveaux intermédiaires apparaissent, souvent moins visibles, mais tout aussi essentiels au fonctionnement du système.

Des entreprises comme AWS hébergent une part importante des infrastructures blockchain. De nombreux projets reposent sur ces services pour fonctionner de manière stable, accessible et scalable.

D’autres acteurs, comme Cloudflare, interviennent dans la distribution des contenus, la sécurisation des accès ou la protection contre les attaques. Sans ces couches intermédiaires, une grande partie des applications serait inutilisable à grande échelle.

Enfin, des plateformes comme Kraken jouent un rôle d’interface entre les utilisateurs et les réseaux blockchain. Elles simplifient l’accès, assurent des fonctions de sécurité, mais réintroduisent aussi des points de centralisation.

On observe donc une architecture paradoxale : une promesse de décentralisation au niveau du protocole, mais une dépendance forte à des infrastructures centralisées dans les usages réels.


III — Une efficacité discutable face aux alternatives existantes

Au-delà de la question des intermédiaires, il faut poser celle de l’efficacité globale. Remplacer une institution par une infrastructure technique n’a de sens que si le gain est significatif.

Dans le cas des systèmes financiers traditionnels, malgré leurs limites, les infrastructures sont optimisées depuis des décennies. Elles mutualisent les ressources, réduisent les redondances et s’inscrivent dans des cadres régulés. Cette optimisation permet, dans la majorité des cas, de traiter des volumes importants avec une efficacité énergétique relativement maîtrisée.

Mais cette performance n’est pas homogène. Les virements internationaux en sont un exemple révélateur. Dans certains corridors, notamment vers des pays aux infrastructures bancaires moins intégrées ou considérés comme plus risqués, les délais peuvent s’étendre sur plusieurs jours. Les coûts augmentent, les intermédiaires se multiplient, et la traçabilité devient parfois moins lisible pour l’utilisateur final.

Ce dysfonctionnement partiel est souvent utilisé comme argument en faveur des blockchains, qui permettent en théorie des transferts plus rapides et plus directs. Mais là encore, le gain de vitesse doit être mis en regard du coût global du système : consommation énergétique, complexité technique, dépendance à des infrastructures numériques.

Autrement dit, les limites du système existant sont réelles, mais elles ne suffisent pas, à elles seules, à valider la supériorité des alternatives. Elles invitent plutôt à comparer des compromis.

Des initiatives comme Algorand cherchent à proposer des modèles plus sobres, en optimisant les mécanismes de validation. De même, Hedera développe des approches alternatives visant à réduire la consommation tout en maintenant un niveau de sécurité élevé.

Mais ces améliorations ne changent pas la nature du problème. Elles l’atténuent. La question du rapport entre complexité, consommation et utilité reste entière.


Conclusion — La confiance ne se dématérialise pas

L’idée d’une confiance sans intermédiaires repose sur une illusion persistante : celle d’un numérique sans coût, sans matière, sans limite physique. En réalité, toute infrastructure de confiance s’inscrit dans un monde matériel, avec ses contraintes énergétiques, ses dépendances industrielles et ses arbitrages.

La blockchain ne supprime pas les intermédiaires. Elle les transforme et les déplace. Elle remplace des institutions visibles par des systèmes techniques, eux-mêmes soutenus par des acteurs industriels souvent concentrés. Elle substitue une forme de complexité à une autre, sans toujours réduire le coût global du système.

Dans un contexte de tension sur les ressources, d’enjeux climatiques et de sobriété nécessaire, cette transformation doit être interrogée avec rigueur. Il ne suffit pas qu’une technologie fonctionne pour qu’elle soit pertinente. Il faut encore qu’elle soit soutenable.

La véritable question n’est donc pas de savoir si l’on peut créer de la confiance sans intermédiaires, mais quels intermédiaires sont les plus sobres, les plus robustes et les plus adaptés aux contraintes du monde réel. Et à ce stade, la réponse est loin d’être évidente.


Jean Sobreterre

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