Et si l’Europe regardait enfin l’Inde comme un partenaire stratégique de l’IA ?

Réduire l’Inde à l’outsourcing, c’est passer à côté d’un levier majeur de compétitivité pour l’IA européenne.
Pendant des années, la relation technologique entre l’Europe et l’Inde s’est structurée autour de l’outsourcing, c’est-à-dire la délégation de tâches informatiques ou techniques à des prestataires externes, principalement pour optimiser les coûts et accélérer l’exécution. Ce modèle a joué un rôle clé dans la mondialisation des services numériques. Mais appliqué à l’intelligence artificielle, il révèle aujourd’hui ses limites. L’IA ne se contente plus d’exécuter des instructions. Elle implique des choix stratégiques d’architecture, des arbitrages éthiques, une compréhension fine des usages métiers et une capacité à faire évoluer les modèles dans le temps. Continuer à penser l’Inde uniquement comme un centre d’exécution revient à ignorer la transformation profonde de son écosystème technologique et de sa place dans la chaîne de valeur mondiale.
Une reconnaissance politique déjà actée
Sur le plan institutionnel, les signaux sont pourtant explicites. L’année 2026 a été déclarée « Année de l’innovation France–Inde » par Emmanuel Macron et Narendra Modi, Premier ministre de l’Inde. Cette décision marque une volonté politique forte de structurer la coopération technologique entre les deux pays. La coopération entre la France et l’Inde s’intensifie autour de l’innovation, de la deeptech (technologies de rupture fondées sur des avancées scientifiques ou d’ingénierie majeures, souvent issues de la recherche) et de l’intelligence artificielle. L’Inde accueillera notamment l’AI Impact Summit à New Delhi les 19 et 20 février 2026, tandis que la France et l’Inde ont coprésidé l’AI Action Summit à Paris en février 2025.Sommets internationaux, programmes d’incubation croisés, initiatives bilatérales en matière de recherche et d’entrepreneuriat témoignent d’une volonté commune de structurer un partenariat technologique durable. Cette dynamique s’appuie aussi sur des liens économiques solides, avec des échanges commerciaux bilatéraux ayant atteint 15,21 milliards de dollars en 2025. Cette reconnaissance politique n’est pas anecdotique. Elle traduit une convergence d’intérêts stratégiques dans un contexte de recomposition des équilibres mondiaux. Elle montre aussi que l’Inde n’est plus perçue uniquement comme un fournisseur de services, mais comme un acteur à part entière des dynamiques d’innovation, capable de contribuer à la définition des priorités technologiques de demain.
Une perception européenne encore réductrice
Malgré cette évolution, une partie des décideurs européens continue d’aborder l’Inde avec une grille de lecture dépassée. L’outsourcing reste souvent le prisme dominant, au détriment d’une approche plus collaborative. Cette inertie culturelle freine l’émergence de partenariats plus ambitieux, fondés sur la co-construction et la création de valeur partagée. Or, l’écosystème indien a profondément évolué. Le pays forme chaque année environ 1,5 million d’ingénieurs. Des startups deeptech à forte ambition internationale émergent, à l’image de Pixxel, qui a lancé la première constellation privée de satellites hyperspectraux depuis l’Inde et signé un contrat avec la NASA, ou de Dhruva Space, fabricant de systèmes satellites complets basé à Hyderabad. L’Inde compte désormais plus de 120 licornes, et les investisseurs se tournent massivement vers l’IA et la deeptech.
Certaines de ces entreprises sont aujourd’hui incubées en France, notamment à Station F, illustrant le rapprochement croissant entre les écosystèmes français et indiens. Dans un secteur où la capacité à passer rapidement du prototype au déploiement est décisive, cette dynamique constitue un atout stratégique majeur pour les entreprises européennes.
Une différence clé entre sous-traiter et co-développer
La distinction entre sous-traitance et co-développement est centrale. Sous-traiter consiste à externaliser une fonction définie, souvent en bout de chaîne. Co-développer implique de partager la vision produit, la gouvernance technologique et les responsabilités stratégiques dès les premières phases du projet. La valeur ne se crée pas en une fois. Elle se construit dans la durée, par itérations successives et au contact des usages réels. C’est là que cette approche fait toute la différence. Les entreprises européennes les plus performantes ne seront pas celles qui auront cherché l’optimisation immédiate des coûts, mais celles qui auront su bâtir des partenariats équilibrés, capables d’aligner innovation, exécution et vision long terme.
Une opportunité stratégique pour l’IA européenne
Repenser la relation avec l’Inde offre à l’Europe une opportunité stratégique plus large. Face aux tensions géopolitiques et aux dépendances technologiques, diversifier ses alliances devient un levier de résilience et de performance. En misant sur la coopération plutôt que sur une logique strictement transactionnelle, l’Europe peut renforcer sa capacité d’innovation, accélérer le développement de solutions d’IA robustes et consolider sa place dans l’économie mondiale. Encore faut-il accepter de changer de regard et de dépasser les réflexes hérités du passé.
L’outsourcing a structuré la relation entre l’Europe et l’Inde. L’IA impose désormais un autre modèle. Continuer à voir l’Inde comme un simple prestataire, c’est se limiter. La reconnaître comme un partenaire stratégique, c’est se donner les moyens d’innover durablement.


